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Les Anglais en Auvergne (1356/1392)
Ceulx de Hovergnes ne sauroient aymer les Anglois - Froissart


Aymerigot à Mercœur
Froissart - II, CCXIV









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Aymerigot à Mercœur
Froissart - II, CCXIV
Les bruits de la Guerre de Cent-Ans, initiée, en 1328, par la querelle de succession entre Philippe de Valois et Edouard d'Angleterre, respectivement neveu et petit-fils de Philippe-le-Bel, ont longtemps été ignorés des auvergnats. Tout juste si, en 1346, le roi Philippe demande son aide à l'évèque de Clermont, pour lutter contre le roi d'Angleterre, qui "veut bouter feu et piller les biens" en France, et l'engage à faire renforcer les défenses de sa ville. C'était juste avant Crécy, et dix années de trève ...
Le réveil de 1356 sera brutal.

Edouard III ayant rompu la trève, son fils, Edouard de Woodstock, le Prince-Noir, vainqueur à Crécy, débarque à Bordeaux. Après avoir ravagé le sud-ouest et le Languedoc, il renforce sa troupe d'anglais et de gallois avec de nombreux routiers gascons, et se dirige vers Bourges. Les anglais ne font que traverser l'Auvergne, "chevauchant à leur ayse, et trouvant le pays d'Auvergne moult gras et rempli de tous biens ; mais ils ne se vouloient arrêter, impatiens de guerroyer leurs ennemis ..." La chevauchée d'Edouard le conduit finalement à Poitiers, où il défait et capture le roi Jean II le Bon. Nouvelle trève ...

Les gascons sous bannière anglaise, se retrouvant sans emploi, se débandent alors, désignent leurs chefs, et cherchent les meilleurs contrées à piller. Le souvenir de leur périple auvergnat leur étant sans doute agréable, ils s'y dirigent naturellement. Qu'ils soient brigands ou aventuriers en quête de richesses, bâtards ou cadets de la noblesse à la recherche d'un fief, ils s'emparent de bon nombre de forteresses en Haute-Auvergne, dont les seigneurs sont morts ou captifs depuis Poitiers, et à partir desquelles ils ravagent le pays et les villes alentour. Bertucat d'Albret s'avance jusqu'à Clermont, où les Etats de la province sont réunis en janvier 1358, "pour obvier aux courses des anglais, qui étaient en ce pays, et y faisaient une guerre mortelle, ayant pris et occupé plusieurs villages et forts où ils faisaient d'irréparables dommages" (Savaron, Origines de Clairmont).

En 1359, la trève étant de nouveau rompue, un capitaine anglais, Robert Knowles, à la tête d'une troupe de 3000 hommes, gascons pour la plupart, pénètre en Limagne, prend Pont-du-Château, "brûle, gâte et détruit tout le pays." Une forte troupe, levée par le dauphin d'Auvergne et par le comte du Forez, et menée par Thomas de la Marche, s'oppose à Knowles et le force à fuir vers le Limousin.

En 1360, une chevauchée d'Edouard III échoue devant Reims, et le conduit dans la région de Chartres, où, à bout de ressources, il signe le traité de Brétigny. Le Poitou et le Limousin deviennent anglais. Deux conséquences pour l'Auvergne : elle devient province frontière avec l'Angleterre, et la Terre d'Auvergne est érigée en duché au profit de Jean de Berry, fils du roi, en compensation de la perte du Poitou. Peu après Brétigny, Jean de Berry fait destituer le seigneur de la Marche, lequel, à la tête de sa propre troupe de routiers, prend plusieurs châteaux, dont Nonette et Plauzat, et rançonne le pays, avant de mourir en 1361. D'autres seigneurs auvergnats n'ont d'ailleurs pas attendu son exemple ; le comte de Ventadour brûle Biauzat et ravage les alentours, il bénéficiera d'une lettre de rémission, signée du duc de Bourbon, pour ses exactions à Aigueperse ; Guillaume de Cardillac, vicomte de Murat, bien qu'il ait également chevauché sur les terres des évèques, qu'il y ait attiré les ennemis du Royaume, qu'il ait "emmené plusieurs prisonniers à ses chasteaux, et les a tenu en gehennes et tourments, et les a mis a rançon ; il a fait meurtres et mutilations de membres, ravi plusieurs femmes, bouté feu, assailli et escaladé divers forts avec violence, tant de nuit que de jour ...", béneficiera, pour sa part, d'une lettre de grâce de Jean de Berry.

Si la Paix de 1360 préserve, pour un temps, l'Auvergne des incursions anglaises, elle est loin d'avoir réglé le problème des gascons. Durant la trentaine d'années qui suit, les bandes de routiers, menées par quelques chefs, Geoffroy Tête-Noire, Perrot le Béarnais, Seguin de Badefol, ou encore Arnaud de Cervole l'Archiprêtre, occupent les châteaux et vivent sur le pays. Les Etats provinciaux, organisés autour des bonnes villes, lèvent d'énormes impôts pour les faire partir, ou au moins pour tenter de vivre avec eux. Le système des patis va permettre à la province de survivre, en payant aux routiers de fortes rentes, en échange d'une paix relative, mais à la limite de la ruine. De même, plutôt que de tenter de reprendre les châteaux par la force, les autorités préfèrent les racheter à leurs occupants. Les routiers partent s'installer ailleurs, mais la bande qui lève le camp est, bien souvent, immédiatement remplacée par une autre ...

En 1362, le roi donne commission au maréchal d'Audrehem d'obtenir le départ des Compagnies d'Auvergne et du Languedoc, à prix d'argent. Le but est d'envoyer les routiers en Espagne, se battre au service de Henri de Trastamare, désireux de reconquérir le trône de Castille occupé par son frère, Pierre le Cruel. La délivrance de l'Auvergne coûte 40.000 florins d'or à la province  le résultat sera mitigé, car "si ces brigands sortirent du royaume, ils y rentrèrent bientôt après, et la province fut encore exposée à leurs ravages" (Dom Vaissette, Histoire générale du Languedoc). Le roi décide d'une opération militaire d'envergure, menée par les seigneurs locaux, renforcés par des compagnies, dont celle de l'Archiprêtre, conjointement avec la troupe du maréchal d'Audrehem. C'est la déroute de Brignais, où la chevalerie française "se fit tailler en pièces par les professionnels de la guerre (Favier, La guerre de cent ans). Une transaction est, malgré tout, ratifiée à Clermont, entre le maréchal et Seguin de Badefol, gentilhomme gascon, qui tenait Brioude depuis l'année précédente. L'Auvergne peut respirer quelques temps. Badefol, quant à lui, mourra dans son lit, riche et paisible, en 1374.

En 1373, le duc de Lancastre, frère du Prince Noir, débarque à Calais, fait route vers le sud à la tête d’une forte troupe, et vient porter la guerre en Limousin. Parvenus jusqu’en Haute-Auvergne, les rescapés se débandent, et grossissent les rangs des compagnies locales, dont celle d’Aimerigot Marchez. Celui-ci était un gentilhomme issu de la famille d’Ussel, dont les aventures nous sont rapportées en détail par Froissard. Il est réputé avoir enlevé un nombre considérable de places auvergnates, souvent par la ruse, y compris celle de Mercœur, dont la suzeraine était alors la comtesse-dauphine Marguerite de Sancerre, épouse de Béraud II, laquelle dut payer forte rançon pour rentrer en possession de son bien.

Vers 1388 intervient l’épisode de la prise de Montferrand par les hommes de Perrot le Béarnais. Montferrand était une ville forte, ceinte de fossés profonds et d’imprenables remparts. C’était aussi un bien inaliénable du Roi de France, même si elle était, pour le moment, confiée au duc de Berry. Elle est décrite comme "une ville marchande, où il y a un grand nombre d’opulents bourgeois", et où "le chancelier de France y tient un grand trésor". Trois routiers, vêtus comme des marchands, s’introduisirent en ville sans attirer autrement l'attention, "jamais on eut cuidé que ce eussent été pillards". Par une froide nuit de février, ils trompent un guet négligent et frileux, s'emparent des clefs, et ouvrent les portes de la ville à la troupe de Perrot. Le pillage se fait sans violence, et les anglais, chargés de butin et de prisonniers, s'éclipsent avant l'arrivée des barons voisins.

Plusieurs chevauchées vont tenter de lever le joug anglais durant cette fin du siècle, celles de Jean de Berry, de Louis de Bourbon, ou encore de Bertrand Du Guesclin. Elles se traduisent par la reprise de quelques places fortes, généralement sans lendemain. Le fameux connétable mènera son dernier siège devant Châteauneuf-de-Randon, où il meurt de maladie en juillet 1380. En 1382, les Etats confient au maréchal Louis de Sancerre le soin de prendre plusieurs forteresses, dont celle de Laroche-Donnezat, tenue par Olim Barbe. Sans grand résultat … Il faut attendre les négociations menées par Jean d'Armagnac à partir de 1387, pour que les principaux chefs anglais abandonnent les forteresses et quittent l'Auvergne, pour le prix de 50.000 livres.

Il y aura, bien sûr, des irréductibles. Le méchant bossu Bernard de Garlan refuse de rendre Alleuze et Carlat contre la somme convenue, avant d'obtenir près du double pour partir guerroyer en Italie. Geoffroy Tête-Noire assiégé à Ventadour, résiste un an, avant de mourir d'un trait d'arbalète. Aimerigot, parti un temps en Espagne, revient occuper La Roche-Vendeix. Assiégé, isolé, trahi par son cousin Tournemire, il fut pris et mené à Paris. Coupable d'avoir guerroyé durant la trève, mais surtout d'être français, ce que n'étaient pas les gascons, béarnais ou bretons au service du roi d'Angleterre, il eut le col tranché, et ses membres furent cloués aux quatre principales portes de la capitale.

L'épilogue de la présence anglaise en Auvergne eut lieu à la Roche-Donnezat, aujourd'hui la Roche-Blanche, à deux lieues au sud de Clermont. En 1392, le maréchal Le Maingre, sire de Boucicault, envoyé dans la province pour réduire les dernières places fortes, en reçoit la capitulation, ainsi que celle du fort voisin d'Opme.


Pour les sources, cf Froissart, Mazure, Manry dans la bibliographie.